Où se procurer l'ouvrage ?



Je me pointai à dix-neuf heures pétantes à l'entrée du chemin qui menait au restaurant "Li Tourbale". Après un périple chaotique digne d'un Dromadaire Trophy (publicité déguisée), j'atteignis un pittoresque chalet tapi dans un théâtre d'épicéas, de bouleaux et de mélèzes déjà déprimés par l'approche de l'hiver. Devant la bâtisse de bois s'étendait un étang squatté par un vieux colvert qui colportait les cancans du village et qui racontait à qui voulait l'entendre la légende des "tourbaleuses" du coin.

Cawèlêr sur les talons, je poussai la porte de l'établissement qui refusa de s'ouvrir. Encore une qui préférait se faire tirer... A l'intérieur, fleurissaient poutres de chêne, chevrons de hêtre et autres lambris de résineux. Deux feux-ouverts cramaient leurs bûches odorantes sans s'en laisser conter par les vertus de la modernité. Des guirlandes récupérées sur l'un ou l'autre sapin de Noël et une foultitude multiple de bougies à faire pâmer un couvent de Carmélites éclairaient la rustre construction, d'une lumière aussi discrète et vacillante que la pine d'un nonagénaire prostatique. Au fond, armée d'une lampe à souder, une jeune femme s'évertuait patiemment à assouvir les aspirations copulatoires de trois culots de bougeoirs en mal de partenaire. D'ailleurs, quelques bougies de guingois témoignaient de précédentes amours contre nature.

Un jeune gaillard aux longs sourcils circonflexes et aux yeux de loup m'accueillit d'un jovial:

- Bonjour ! Vous désirez manger ?

- Commissaire François Boudrikêt de la P.J. de Liège, me présentai-je en lui tendant une poignée de salsifis.

Il essuya sommairement des paluches ensanglantées sur un tablier de cuistot aussi long que sa liste de maîtresses, avant de me présenter sa dextre.

- Excusez-moi, s'excusa-t-il, j'étais en train de découper un chevreuil...

- Du surgelé de Pologne, ironisai-je !

- Pensez-vous, commissaire ! Il s'agit d'un animal né sur nos terres. Tué ce matin-même lors d'une partie de chasse.

Remarquant mon Cawèlêr qui se faisait les griffes avec volupté sur le tapis élimé de l'entrée:

- C'est à vous ce chat ?

- Oui, pourquoi ?

- Faites attention à lui. Les chasseurs n'aiment pas trop ces animaux sournois qui déciment les couvées...

Je haussai les épaules. Mon auxiliaire poilu en avait berné tant d'autres...

- Dites, j'ai l'impression de connaître cet endroit, déclarai-je. Pourtant, je suis sûr de n'y jamais avoir mis les pieds.

- C'est normal, se rengorgea le maître queux. Vous êtes dans un haut lieu de la Culture avec un grand Q. C'est dans cet exceptionnel cadre champêtre que les frères Dardennes ont tourné "Rosetta". Enfin, quelques scènes...

- Rosetta ? Connais pas !

- Voyons, commissaire, "LA Palme d'Or Belge" du festival de Cannes !

- D'où le colvert nostalgique sur l'étang, jeta Cawèlêr pour faire son intéressant.

Je ne pris pas attention à ses élucubrations de félin décalé. Vexé, il fila directo dans les cuisines pour réapparaître aussitôt, l'air triomphant, une caille rôtie dans la gueule.

- Bien sûr. Où avais-je la tête, fauxjetonai-je. Mais, revenons en à nos moutons. Reconnaissez-vous cette jeune fille ?

Je soumis à la sagacité de mon restaurateur l'image affriolante de l'ex Miss Esneux.

- Il s'agit d'une fille qui a travaillé pour nous, déclara-t-il en piquant un fard coupable.

- Je suis à sa recherche... Aïe !

- Quoi, que se passe-t-il ?

- Rien, répondis-je en me massant le mollet martyrisé par les petites dents pointues de Cawèlêr qui, le temps d'une morsure, avaient délaissé leur festin.

- NOUS sommes à sa recherche, corrigeai-je. Savez-vous ce qu'est-elle devenue ?

- Interrogez plutôt ma femme. C'est elle qui s'occupe du personnel.

- Petit Beurre, cria-t-il, viens voir un peu...

La jeune patronne acheva de bouter le feu à un Catalor récalcitrant et se rebiffa.

- Hélène, je m'appelle Hélène, ronchonna-t-elle en s'approchant de nous.

Je lui tendis la photo. Pour éviter tout accident, elle tourna la molette de son crame-chandelles. L'engin s'éteignit, non sans émettre un petit bruit incongru qui me fit tourner la tête d'un air suspicieux vers mon petit chat. Sans s'occuper de nous, ce dernier s'envoyait dans le tiroir à poulet les dernières esquilles de feu la caille aux raisins.

- C'est Cozetta Porbou, dite Zetta. Une copine qui a fait ici quelques extra avant de s'en aller tenter sa chance à Bruxelles. Aux dernières nouvelles, elle cherchait à se faire engager comme danseuse ou choriste dans un groupe de rock peu connu: Souris Noire ou un machin comme-ça !

- Il y a longtemps ?

- Environ trois ans.

Je plissai le front. Trois ans ! C'était plus ou moins à cette époque que la jeunette s'était éclipsée avec son vieux-beau...

- Encore une petite chose. Zetta était-elle réservée ou plutôt du genre à fricoter avec les clients ?

Mis mal à l'aise par la question adressée à son épouse, le restaurateur s'en fut. Son départ inopiné le rendit très suspect aux yeux de Cawèlêr qui n'en demanda pas tant pour le suivre en trottinant vers ces hauts lieux de gastronomie qui exhalaient un parfum enchanteur.

- Pour participer à un concours de "Miss", il faut être plutôt extravertie, biaisa habilement mon interlocutrice.

- Mais encore, insistai-je ?

- Zetta n'était pas très farouche... Surtout si le type arrivait seul et au volant d'une voiture de luxe...

- Et avec votre mari ? Pas de problèmes ?

La belle Hélène me regarda droit dans les prunelles. Assurément, il ne fallait pas la prendre pour une poire.

- Non, peut-être ! C'est justement à cause de lui que j'ai demandé à Zetta de ne plus venir...

- Ah ! Jalousie, quand tu nous tiens, télépatha Cawèlêr qui s'était fait virer des cuisines à grands coups de pompes dans le train.

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