Pendue01
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Où se procurer l'ouvrage ?


- Cawe è l'êr, Cawe è l'êr. C'èst por li feûte.

Je considérai le petit chat bougon d'un oeil amusé. Il était tard. Tous nos amis avaient regagné leurs pénates depuis belle lurette. Certains comme l'inspecteur Goulaval avaient un petit coup dans l'aile à force de s'être appesanti sur la dive bouteille. Tout était calme maintenant. Yèyette était montée se coucher. Je lui avais fait prendre un somnifère.

- Cawèlêr, c'est un joli nom. Plutôt flatteur, plaisantai-je.

- Ne te fous pas de ma gueule. Je suis assez arrangé comme ça !

- Je m'appelle bien Boudrikêt, moi. Je m'y suis fait.

Le chat haussa les épaules. Je le mis en garde:

- Tu devrais faire attention, Pèpère, tu vas finir chez Bouglione à te contorsionner comme un humain.

Il continua à faire jouer toutes ses articulations, les unes après les autres.

- Je me sens tout rajeuni, gamin. Quel âge puis-je bien avoir ?

- Un an tout au plus.

- Heureusement que les jeunes d'aujourd'hui ne comprennent plus le wallon. Tu me vois amener une petite chatte à la maison et lui dire en la regardant avec des yeux éperdus d'amour: " Je m'appelle queue en l'air."

- Voyons grand-père. Ramener une fille à la maison ! Tu ne parles pas sérieusement ?

- Poqwè nin ? Dj'a todis mes coyons, sais-tu !!

- C'est bien ce qui m'inquiète. J'ai peur que Yèyette...

- Tu ne la laisseras pas faire. Promets-moi Tchantchès. Promets-le moi !

- Fais-toi discret, si tu vois ce que veux dire et j'essayerai de t'éviter cet ultime outrage.

La sonnerie du téléphone interrompit notre aimable badinage.
On avait découvert le cadavre d'une femme pendu dans un amphithéâtre de l'institut d'anatomie.

Tous mes collègues étaient dans la nature. Modaretch, le policier de garde avait pensé à moi "pasque j'habitais tout près". Je lui rappelai que j'étais en congé bicause les funérailles de mon grand-père. Il se confondit en excuses.

- Toutes mes condoléances, chef, je vais appeler Goulaval.
Je revis la tronche rétamée de l'inspecteur pèlake après ses profuses libations.

- C'est inutile, vieux, il n'est pas en état. Je vais aller jeter un oeil. De toute façon c'est à côté, comme tu l'as dit et j'ai des insomnies.

Je raccrochai. Cawèlêr s'étira, fit une petite prière le cul aux anges en grattant le tapis pure laine, se dressa ensuite sur ses pattes arrière comme un fauve de cirque et jeta tout de go:

- Je pars avec toi. J'ai toujours rêvé de devenir détective.

- Tu n'y penses pas sérieusement !

- Non peut-être ! J'ai d'excellentes relations avec l'au-delà ! Ça pourrait te servir. De plus, il est hors de question pour moi de jouer au chat domestique et de continuer à bouffer de la blanquette froide.

- Bon, fis-je, résigné. En route !

Nous partîmes à pied en slalomant autour des étrons qui jonchaient les trottoirs de ces venelles mal éclairées que nous empruntions. Les relents de fumée du coke qui alimentait toujours les foyers de certains riverains conféraient à ces lieux une atmosphère anachronique. Nous n'habitions pas le quartier le plus chic de la Cité Ardente mais au moins il avait une âme.

Fier comme le chat d'Artaban, Cawèlêr trottinait en tête.

Au bout de la rue de Pitteurs, une grande bâtisse lugubre surgit de la nuit et se dressa devant nous. J'ouvris la grille de fer qui défendait un petit jardinet et gravis le perron usé. Ensuite, j'actionnai une clochette d'avant-guerre dont le glas se perdit dans la profondeur des couloirs.

Après quelques instants, des pas résonnèrent dans le hall. Un judas de cuivre s'ouvrit devant ma frite. Je me présentai:

- François Boudrikêt, commissaire de police.

La monumentale porte de chêne grinça sur ses gonds. Une femme replète, souriante et soigneusement maquillée s'effaça pour me laisser entrer. Cawèlêr en profita pour filer entre ses jambes sans qu'elle ne s'en aperçut.

Elle se présenta en me tendant une main ridée et sèche:

- Marthe Adèwassècou, concierge et préparatrice. C'est moi qui vous ai appelé, déclara-t-elle d'une voix calme et enjouée tout en me dévorant des yeux.

- Où est le cadavre ?

- Ici, ce n'est pas ce qui manque, plaisanta-t-elle. Je vais vous conduire au seul qui vous intéresse. Suivez-moi et faites bien attention de ne pas glisser car cette folle a provoqué une véritable inondation avant de se suicider.
Je suivis mon hôtesse sur les dalles trempées des couloirs lépreux de l'institut avec la circonspection d'un patineur novice. La vue soudaine de bocaux de formol remplis de pièces anatomiques me donna envie de gerber. J'avais beau être habitué à la mort, je ne pouvais détacher mon regard de la demi-tête d'un petit vieux, le nez écrasé contre la paroi de sa prison de verre, les muscles dépiautés comme un vulgaire lapin. Il avait le regard désespérément glauque et fixe. Il semblait m'examiner de son oeil unique. Ses artères et ses veines décolorées par le liquide corrosif avaient pris l'apparence de dégoûtants spaghettis blafards.

La concierge-préparatrice nota mon intérêt pour sa collection de pièces détachées.

- Ils sont beaux, ne trouvez-vous pas ?

Je jetai un dernier regard sur mon demi-vieux, sur un abdomen éventré, sur quelques coupes transversales rosâtres plus vraies que nature. Ici un bras, là une jambe. Une odeur de mort et d'aldéhyde formique me piquait la gorge.

- Ils sont magnifiques, mentis-je.

J'eus pitié de cette pauvre femme qui côtoyait davantage les morts que les vivants. Mais elle, à force de les voir considérait ses macchabées comme des compagnons. Ils étaient silencieux et inertes voilà tout. Elle les chérissait. Il lui arrivait même de leur parler. Et pourtant, elle aimait la vie, Marthe, et la race humaine. Les hommes surtout. Elle me lançait sous cape des regards incendiaires que je faisais mine de ne pas apercevoir.

- Voilà, c'est ici, m'annonça-t-elle comme au théâtre en ouvrant grand la porte d'un bien étrange local.

C'était un petit auditoire de fac tout en hauteur et en gradins de bois noirs, sans fenêtres. Au centre, disposée afin que chacun puisse voir, une table de granit munie d'un trou d'évacuation cyclopique. C'est par là que s'évacuaient en temps normal les fluides plus très corporels des cadavres que les éminents professeurs autopsiaient devant leurs potaches éberlués. J'ai dit en temps normal car pour l'instant, l'orifice était rempli d'une flaque jaunâtre qui baignait l'ensemble de la table jusqu'à déborder.

Avec un petit floc sinistre, un résidu d'urine goutta du soulier d'un pendule humain suspendu par le cou au plafond de la pièce. Son visage était cramoisi et sa langue tirée.

( à suivre...)


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