Oreille01

Où se procurer l'ouvrage ?


Après un mois d'août exceptionnellement pluvieux, une canicule tardive s'était abattue sur cette fin septembre précoce. Tellement précoce que cette année, Noël tomberait tôt.

Etourdi par la chaleur, Cawèlêr avait décidé d'aller se baigner à Panê-cou plage, près de Tilff. J'avais bien tenté de le mettre en garde sur les dangers de la baignade en rivière mais il n'avait rien voulu entendre. Chez cet entêté à quatre pattes, la nostalgie l'emportait pratiquement toujours sur la raison. Bien qu'il soit un jeune chat, il était de ces vieux pour qui les "de mon temps" avaient le goût sucré des bâtons de réglisse. Ceux-là mêmes qu'ils achetaient jadis trois francs six sous chez le buraliste du coin.

Lorsque tu nous rejoins, nous descendons allègrement un terrain broussailleux vers le doux gazouillis de l'Ourthe toute proche. Mon félin auxiliaire se faufile dans la verdure traîtresse. Je le suis en maugréant.

- Je te l'avais bien dit que plus personne ne venait se baigner ici ! Regarde-moi ces saloperies de ronces et ces orties. Il n'y a plus de chemin. J'ai les jambes toutes griffées et pleines de dôsses.

- Quelle idée aussi de mettre un short ! Ènocint !

- Tu es jaloux parce que tu crèves de chaud sous tes poils !

- Lès tchins hawèt, li tchèrète tchèrèye.

- Arrête de philosopher, ça me tape sur les nerfs. Tu pourrais au moins m'attendre !

Se souciant de moi comme toi de ton premier furoncle, ce petit caractériel menait bon train. Les oreilles tournées vers l'arrière pour guetter ma pénible progression, il cheminait allègrement vers la rivière. Avec une aisance et une facilité crasses, il bondissait au dessus de tous les obstacles ou rampait en dessous d'eux. Bientôt, il disparut de mon champ de vision. Je ne devinais plus sa présence qu'au frémissement blond des hautes herbes qui serpentait plusieurs mètres devant moi.

Soudain, j'entendis le feulement sourd d'un chat en colère. Puis, des bruits de bagarre. J'essayai de me dépêtrer des mûriers trop possessifs pour mieux courir vers l'endroit d'où montaient à présent des glapissements à me glacer le sang.

Après moult estafilades, je déboulai sur une portion dégagée de la berge.

Là, je vis mon valeureux compagnon en train d'affronter un hideux rat belais. (-Variété géante du rat musqué qui se caractérise par son féroce appétit.-)

Le pantagruélique rongeur avait la taille d'un castor. Avec ses courtes pattes de lutteur, il bloquait la tête de mon intrépide. De ses puissantes dents jaunâtres, il lui déchiquetait les oreilles mieux qu'une rogneuse mécanique. Aveuglé par son propre sang, Cawèlêr ripostait de longs coups de griffes qui labouraient les flancs de son adversaire.

Instinctivement, je dégainai mon soufflant et tirai en l'air.

Bernique ! Les deux pugilistes redoublèrent d'ardeur. Ils roulèrent sur l'herbe qu'ils rougirent à qui mieux mieux de leur hémoglobine.

Je transissai pour mon grand-père et essayai vainement de séparer à mains nues ces deux furieux.

Grâce à l'une des contorsions de l'homme serpent dont il avait percé le secret, Cawèlêr se dégagea la tête de l'étreinte du rat. Sans attendre la réaction de ce gargantuesque, il le saisit par la nuque. Un sinistre craquement de bois mort retentit. Le rongeur fut pris de violent soubresauts puis s'immobilisa face contre terre. Les cervicales broyées. Plus mort que vif.

Cawèlêr s'approcha et plaça l'un de ses petits coussinets de velours rose sur l'échine brisée de la bête immonde. Un mince filet de coagulum noirâtre s'échappait de la bouche du rat. Le petit chat se redressa de toute sa hauteur, bomba le torse et se martela les côtes de ses deux petites pattes avant crispées. Dans le fond de ma conscience, je crus entendre le cri de victoire du grand singe mâle.

J'interrogeai mon compagnon du regard.

- Excuse-moi, Tchantchès, j'ai pas pu m'en empêcher.

Allons bon ! Voilà qu'il se prenait pour Tarzan asteûre ! On ne pouvait pas dire que sa transformation en chat ne lui avait pas laissé de séquelles.

(Si tu ne comprends pas ce que je raconte, c'est pasque t'as pas lu "La pendue d'Outremeuse"!)

Je fis rapidement l'inventaire des plaies de mon valeureux guerrier. Heureusement, il n'avait rien de grave. Seules ses oreilles en berne ressemblaient à deux drapeaux angolais sanguinolents.

- Rentrons, tu as besoin d'un bon bol de lait pour te requinquer.

- Du lait ! Beuark ! Dj'inmereûs mîs ine pitite gote.

- Yèyette te pansera les oreilles.

- Èt dj'årè l'êr di qwè ? D'ine robète di crôye ? Rastrind, sés-s' ! Dji m'va bagnî.

- Tu plaisantes, j'espère.

- Pas du tout, Moncheû. Dji n'a nin dè må èt dji n'a nin m'nou disqu'àr chal po rin.

Dès lors sans plus attendre, Cawèlêr s'élança dans l'eau.

Porté par le courant qui diluait ses blessures, il me fit une époustouflante démonstration de dos crawlé !

J'écarquillai les yeux.

Allongé sur le dos, il accomplissait d'amples moulinets de ses pattes avant devenues étrangement grêles et se propulsait grâce aux battements parfaitement synchronisés de ses pattes arrière. Comme une loutre, sa queue immergée lui servait de gouvernail.

Evidemment, cet étourdi s'éloignait dangereusement de la rive et se dirigeait vers le centre de la rivière peuplé de remous.

Je criai, j'essayai de "télépather" avec lui. Il ne me répondit pas.

Tout à son ivresse nautique, il n'avait pas remarqué un rocher sournois qui tutoyait la surface de l'eau. Il se dirigeait droit dessus. Le choc était inévitable. Sa petite tête ronde heurta le roc de plein fouet. Aspiré par le puissant tourbillon qui se formait à cet endroit, il coula à pic.

Le drame.

Sans réfléchir, j'abandonnai mes mocassins pur porc comme le saucisson de monsieur Bridou pour plonger dans l'eau sombre de cette fin de journée. Evidemment, je m'écorchai le tarbuif sur le fond de la gravière qui s'étendait un mètre sous la surface. Légèrement groggy, je dévalai à la nage vers l'endroit où le pauvre Cawèlêr avait disparu. L'eau était froide. Mes vêtements mouillés contrariaient mes mouvements.

Arrivé près du tourbillon, je plongeai les yeux grands ouverts dans l'univers aqueux de madame la truite. (- Que Schubert, le célèbre peintre bien connu interprétait d'ailleurs avec maestria sur un piano à queue.-)

Je n'y voyais goutte !

Il ne me restait qu'à me laisser emporter à mon tour par le courant et à espérer...

Les yeux exorbités, les neurones en quête d'oxygène, j'accomplis un étrange voyage. Je glissais dans un monde intemporel trouble et glauque. Mieux, je m'écoulais dans un infini glacial. (- Si tu le désires, j'en ai quelques autres au congélateur.-)

Enfin comme dans un mauvais rêve, je m'arrêtai dans les bras décharnés d'un spectre immergé qui se prenait pour un saule pleureur.

Que nenni ! C'en était bien un. Un vrai de vrai. Un pur et dur. Un arbre magnifique dont les rameaux et les racines se confondaient en une jungle inextricable dans laquelle je m'empêtrai en compagnie de divers détritus: des sacs en plastiques, des bidons de lessives, du fil de pêche, du polystyrène très expansé mais peu expansif, des préservatifs usagés, une baudruche crevée...

Je commençai à manquer dramatiquement d'air... Je tentais d'agripper n'importe quoi.

Ma main d'un beau bleu anoxique toucha une pauvre chose tiède et poilue qu'elle saisit comme le bien le plus précieux de la terre et qu'elle sortit de l'eau. J'émergeai à leur suite, soufflant et crachant tel un vieux mandarin tuberculeux dans une fumerie d'opium.

Il s'agissait bien de mon chat !

- Mon pauvre Cawèlêr, articulai-je péniblement les mâchoires engourdies par l'eau froide.

Je me penchai vers ce petit corps inerte aux poils agglutinés que la vie semblait avoir quitté et me remémorai l'Abc du secouriste:

A comme Air way: Il avait probablement de l'eau dans les poumons. Je lui exprimai la cage thoracique. Il se vida comme une bouillotte.

B comme Breathe: Il ne respirait plus. Je commençai le bouche à bouche.

C comme Cardiac Output: Je collai mon oreille sur son flanc gauche. Son palpitant s'était fait la malle. J'entrepris immédiatement un massage cardiaque: un petit choc à l'emplacement du coeur, quelques pressions savamment orchestrées et j'entendis la mécanique repartir.

A peine rasséréné, je continuai à lui bécoter l'ouvrant.

- Quéne måle alène, Tchantchès ! As magnî on flêrant froumadje di Hêve ?

- Dieu soit loué, tu es vivant ! Tu m'as fait une de ces peurs !

- Po sûr qui dj'so vikant. Ti dispièrtreûs minme on mwèrt avou cisse pufkène-là.

Je ne me formalisai pas de ses remarques désobligeantes. Des torrents de bonheur coulaient sur mes joues mal rasées. Je le pris comme un bébé et le serrai contre ma poitrine. Nous étions tous les deux trempés jusqu'au plus profond de notre substantifique moelle mais nous étions vivants. C'était le principal. "Born to be alive" comme disait l'autre...

Nous devions rentrer le plus vite possible.

Ma voiture se trouvait de l'autre côté d'un champ de blé. Cawèlêr me regardait de ses yeux mi-clos. L'eau de mes cheveux ruisselait le long de mes sourcils jusqu'à la pointe de mon appendice nasal passablement éraflé suite à mon stupide plongeon.

Instinctivement, je voulus prendre un mouchoir pour m'essuyer. Je ne retirai de ma poche qu'un carré de tissu gorgé d'eau et un bout d'oreille.

Non. Pas une boucle d'oreille. Tu as bien lu ! Un bout d'oreille !

De surprise, je lâchai mon chat qui chut nonchalamment sur un chardon du champ.

- Ouille ! Tu cherches à m'achever ou quoi ?

- Excuse-moi, Pèpère, j'ai pas pu m'en empêcher.

- Fous-toi de moi en plus !

D'un coup de patte habile, Cawèlêr transfixa le morceau d'oreille et le porta à la hauteur de ses yeux.

- C'èst qwè c'bokèt d'tchår ?

- On dirait la partie supérieure d'une oreille humaine.

- Enfin une bonne nouvelle ! On dirait que les affaires reprennent. Tant mieux, je commençais à m'ennuyer.


(à suivre...)

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